Il y a parfois des personnages haut en couleur qui nous étonnent et nous ravissent par leur originalité. Quand cette originalité se marie avec la naïveté de la gentillesse, ces gens nous touchent par leur simple existence qu'ils savent si bien rendre présente.

Dans mon quartier, il y a de multiples petits commerçants. et artisans. Presque toutes les professions y sont représentées en 2, voire 3 exemplaires. Mais il n'y a qu'un cordonnier et quel cordonnier. 

cordonnier.JPG

Son échoppe est minuscule, guère plus grande qu'une chambre de dimension modeste. Et, là, dans cet espace réduit, tout y est. Et ce tout est rangé, posé, entassé formant ça et là des tas dignes d'un joyeux capharnaüm. Sur le comptoir, les chaussures en un seul exemplaire, de toutes tailles, toutes formes, toutes couleurs se mêlent aux outils, aux bouts de cuir, de corde. Et seul le chat y retrouve ses petits car, de ce tas multiforme, il ne lui suffit que d'un regard pour dénicher "the pince" dont il a besoin quand il nous faudrait des heures de patience et de recherche.  On appelle parfois ce fouillis extrême une désorganisation organisée.

Dès que je franchis sa porte, j'ai l'impression d'entrer dans un autre monde. Un monde où tout le monde serait gentil et beau, un monde où tout problème a une solution facile et rapide.

On commence par la bise parce que je suis déjà venue trois fois, qu'il a réalisé ma plaque pro et que l'on se rencontre parfois dans un même autre commerce du quartier.

Puis, sans interrompre la tâche qu'il avait commencée, il me fait patienter, discutant du temps qu'il fait et du bonheur d'être là. Le temps pour moi de jouer au jeu intérieur "qu'est ce que c'est que ça ?" et pour lui de finir de clouer, coller, coudre...

Puis, toujours souriant, comme si nous étions là depuis le début de l'humanité, il s'approche de moi et écoute mon problème.

Invariablement, il sourit et je sais que sa solution sera la bonne. Me suffit de patienter encore, assise sur l'unique chaise de l'office, qu'il termine définitivement la réparation commencée avant mon arrivée et qu'il prenne mon problème à coeur de solution.

Quand je ressors dans la rue, que je quitte son minuscule atelier, j'ai l'impression d'avoir quitté un monde à part et de revenir dans un autre, nettement moins joyeux, nettement moins convivial, nettement moins heureux.

Me reste alors le souvenir d'une rencontre spéciale, quelque chose hors du temps, dans lequel j'ai accepté des gestes, des attitudes, des comportements qui ne sont pas les miens et qui ailleurs m'énervent et là m'attendrissent.

Je me vois mal faire la bise aux commerçants artisans de mon quartier. Je me vois mal patientant que le commerçant, l'artisan finisse ce qu'il a commencé avant de me servir, moi, client particulier, qui devient roi quand je franchis la  porte. Je me vois mal m'asseoir quelques minutes, parler du temps qu'il fait et dont je me fiche complètement. Je me vois mal ailleurs faire tout ça que j'adore faire chez lui.

Mon cordonnier est unique, vraiment unique.

Dimanche 11 juillet 2010 7 11 /07 /Juil /2010 08:25

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