Je suis toujours attentive à la communication que les autres entretiennent entre eux ou que les autres ouvrent avec moi. Mais il arrive parfois de me retrouver dans une situation embarrassante où mon envie de fuir est aussi forte que mon envie d'accepter l'échange.
Je me trouvais en train d'attendre le bus, après des achats dans l'hypermarché près de chez moi. La plupart des gens qui attendent avec moi dans l'abri bus, sont toujours lourdement chargés de sacs.
J'étais assise, sur ce pseudo banc anti-sdf, sorte de banc qui ne peut accueillir que la moitié des fesses et n'a surtout pas une longueur approchant celle de la hauteur d'un être humain, interdisant donc à tout être humain de prendre une position allongée et le contraignant, au contraire, à installer ses seuls demis-fesses sur la largeur.
À mes côtés, une jeune fille patiente comme moi, son gros sac de courses posé (comme les miens) à ses pieds.
Arrive, clopinant et soufflant, une dame d'âge mur.
- Ah que c'est lourd !
La plainte est bien dirigée vers nous deux, seules occupantes de l'abri-bus. Ce n'est pas vraiment à la cantonade ou pour elle même qu'elle pousse ce cri, mais bien vers ma voisine ou vers moi, avec le tenace espoir qu'on va lui répondre.
Mais au lieu d'échanger quelque chose par mots, nous échangeons avec elle, simplement un sourire, ma voisine et moi. En somme, nous communiquons à la fois notre sympathie et notre non envie d'entrer en conversation.
À demi-encouragée, elle pose ou plutôt jette ses sacs sur le banc, exactement dans l'espace restant qui me sépare de ma voisine.
Deux énormes sacs ventrus qui prennent largement la place d'un homme et demi.Sur un banc anti-sdf, 3 personnes posant leurs demi-fesses sont obligées d'être collées l'une à l'autre. Donc, avec ses sacs, nous voilà un peu coincées, d'autant que j'ai la nette impression de relever les sacs au niveau de la condition humaine ou de m'abaisser au niveau de la condition objet sac.
- Ah que c'est lourd !
La bonne dame relance sa communication, des fois qu'elle soit tombée sur deux mal-entendantes.
Je me lève sans dire un mot pour lui laisser la place de mes demies fesses.
- Ah, oui, merci. Ça fait du bien ... parce que c'est lourd, les sacs !
Bien, elle doit penser : elles n'ont pas entendu une fois, elles sont sourdes ; elles n'ont pas entendu deux fois, elles n'ont pas compris.
D'où cette idée d'expliquer que si les sacs sont lourds, ça fait du bien de s'asseoir (???).
Je ne comprends pas bien le raccourci, mais je n'ai pas le temps de m'appesantir car, dans la foulée, ma jeune ex-voisine se lève pour me céder sa place sur le banc anti-sdf.
Je refuse de rejoindre la communauté des sacs élevés au rang d'humains ou la communauté des humains abaissés au rang des sacs et je dis que je préfère être debout.
Large sourire de ma petite voisine qui se rassoit tandis que la bonne dame se met à éplucher son ticket de caisse.
- Oh, j'ai pris du chocolat noir.
Cette constatation ne remportant ni l'intérêt de ma jeune ex-voisine, ni le mien, la bonne dame poursuit.
- J'ai pris du chocolat noir, mais je voulais du chocolat au lait.
On sent de le drame de la scène qui se joue là, sous nos yeux indifférents.
- Je voulais du chocolat au lait.
Ma jeune ex-voisine lève la tête vers moi, cherchant à savoir si le rire est autorisé. Je me retiens. Elle se retient.
Arrive alors, une autre dame un peu plus âgée que notre bonne dame. Avec canne et sac. Ma jeune ex-voisine se lève, comprenant, elle aussi, que les sacs, passés au rang d'humain, occupent une place entière non récupérable.
- Merci, c'est gentil à vous.
La classe ! C'est quand même mieux que le "Ah, oui, merci. Ça fait du bien ... parce que c'est lourd, les sacs !" que m'avait donné la bonne dame précédemment.
La bonne dame comprend quand même la communication non dite parce qu'elle émet une explication :
- Je pose les sacs sur le banc. Par terre, c'est sale.
Personne ne commente. Voilà deux personnes assises et deux debout attendant un bus qui tarde à venir.
L'épisode sac est relayé au niveau des acquis. Chacun s'occupe comme il le peut.
La dame avec sa canne et son sac reste impassible, le regard droit, juste fixé en face d'elle, sur l'horizon réjouissant de l'entrée du parking de l'hypermarché où s'engouffrent les voitures qui ne cessent de venir de la droite et de la gauche.
Mon ex-voisine tripatouille son téléphone.
Je tripatouille également le mien, profitant de cet arrêt d'actions sur images pour effacer ce qui encombre la modeste mémoire de mon appareil un peu vieillot.
La bonne dame s'ennuie.
- Je voulais du chocolat au lait, mais j'ai pris du chocolat noir.
Vous remarquerez qu'avec une nouvelle personne entrant dans l'espace de communication, notre bonne dame est obligée de faire un résumé de la situation. Le résumé n'ayant pas suffit à nous faire parler, elle enchaîne sur une explication qui s'aventure dangereusement sur le terrain glissant des actes manqués :
- C'est mon fils. Il préfère le chocolat au lait, et je me suis trompée, j'ai pris du chocolat noir.
Tout le monde reste dans sa bulle. Personne ne songe à la rejoindre dans son malheur de sacs lourds, de parterre sale et de chocolat manqué.
Alors, pour passer le temps et rejoindre la non communication de sa voisine, la bonne dame se met à regarder attentivement l'entrée du parking de l'hypermarché.
Pensant qu'elle peut trouver un sujet commun, elle avance :
- Moi j'aurai pas la place pour tout ce qu'ils mettent dans leur caddie.
C'est toujours le silence qui remporte la palme. Même sa voisine avec son sac et sa canne ne se tourne même pas vers elle. Que les humains sont durs entre eux !
- Ils ont beaucoup de choses dans leur caddie. Ils sont plein à ras bord.
Le premier "ils" fait référence aux acheteurs. Le deuxième au caddie. À moins bien sur que je me sois mise à penser à sa place. Mais, comme je n'ai pas trop envie de répondre, je me contente d'interpréter.
- Mais ils doivent avoir d'énormes congélateurs.
J'interprète encore en pensant que le "ils" est à nouveau les acheteurs, parce que je vois mal les caddies avoir des congélateurs.
On sent la moulinette mouliner. C'est fantastique parfois de suivre comme ça la pensée des gens !
Comme la bonne dame ne semble pas supporter les minutes de silence que mon ex voisine, l'autre dame avec sa canne et son sac et moi même respectons depuis le début, elle trouve une ouverture :
- Combien de temps on doit attendre ?
Là encore, il me faut interpréter. Je pense qu'elle parle du bus. Savoir lequel est un mystère. À cet arrêt effectivement, il peut y avoir le 30 ou le 74. Et comme elle se tourne vers moi en posant sa question, j'interprète en donnant le temps qu'il reste pour le premier des deux bus à venir, puisque je peux prendre indifféremment l'un et l'autre :
- 2 minutes normalement.
Whaou ! Elle vient d'obtenir la preuve qu'une question ouverte est la meilleure phrase pour ouvrir une communication, même si elle va apprendre (à la fin) que la question peu précise lui renvoie une réponse qui ne la concerne pas.
- Vous avez regardé l'horaire ?
Et, maintenant, la voilà doutant de mon efficacité ! Je n'ai pas envie de répondre "non, dans le marre de café", ou "non, je dis ça comme cela, juste pour parler", je lui réponds juste un "oui", sans commentaire.
La conversation semblant prendre un tour agréable à ses yeux, elle me regarde franchement et dit :
- Je me suis trompée. J'ai pris du chocolat noir. Je voulais du chocolat au lait, rapport à mon fils qui n'aime que le chocolat au lait.
Je pousse un soupir d'acquiescement, à ne pas confondre avec un soupir d'exaspération, car dans un soupir d'acquiescement, on secoue la tête de haut en bas, soulignant l'approbation que sous entend le soupir.
Et, tout à coup, comme par miracle, se profile un bus au loin.
Tous les regards se tournent vers le sauveur, mais je vais être l'unique chanceuse à le prendre, car c'est le 74 qui arrive. Les autres ne montant pas, ils doivent être en attente du 30. Ce que ne m'avait pas précisé la bonne dame !
J'ai alors plus une pensée émue pour son fils qui va avoir du chocolat noir, alors que cela fait 40 ans qu'il lui dit qu'il préfère le chocolat au lait que pour mes ex-compagnons d'abri-bus qui peut être vont encore devoir l'écouter le temps de quelques arrêts.
Mai 2012
Je vous fais partager cette composition hebdomadaire pour le plaisir des yeux !
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