J'ai découvert un livre extraordinairement émotionnant grâce à une de mes amies.
Son titre résume déjà la poésie du récit à venir. Non pas la poésie des poètes, la poésie du mot autrement dit, mais la poésie de l'émotion du récit vécu.
Dans le titre, tout est dit en images de plaisir, de colère, d'envie.
Tout est surprenant à commencer par le format, qui, parce qu'il est un album, comme ceux que l'on a quand on est un enfant, nous transporte dans l'univers du rêve, un rêve vécu rendu accessible au rêveur voyageur que nous sommes.
Cet album date de 1993, quand la Toile en France balbutiait et que les blogueurs n'avaient pas encore proposé en articles suivis, leur itinéraire sur un parcours choisi et commenté. Car l'album est bien un blog sur papier glacé, écrit tout au long des 72 jours que va durer le parcours de cet homme, parti seul avec un âne sur le chemin de Compostelle du Puy en Velay à Padron en Espagne, soit la bagatelle de 1700 km à pied.
Comme sur un blog de voyage, il y a les petits riens du quotidien agrémentés de photos.
Mais le propos est toujours à fleur d'émotion, en épines et en étoiles, en colère et en plaisir.
Les extraits que je donne ici dans cet article sont tous piochés au hasard de ma recherche pour illustrer, montrant bien par là, qu'à chaque page, on peut retrouver les épines et les étoiles pour l'envie qui nous est donnée d'un jour faire pareille aventure ici ou ailleurs ...
" Depuis Lhospitalet, le balisage redevient ce qu'il est presque partout en France sur les GR : un barbouillis inconséquent, surtout apposé par et pour ceux qui connaissent par coeur le sentier [... ] Et lorsque le baliseur local condescend à apposer une marque, on retrouve ces habituels lavis peints directement sur les troncs, sans même que l'écorce soit dégarnie, et dont la peinture coule dans les veines de l'arbre dix centimètres sous la marque, en bavures blanches et rouges. "(p.126)
" Nous sommes sommes deux à dormir dans la cuisine. Sur le matelas voisin du mien est allongé un membre du groupe, plutôt taciturne. Au moment où j'allais plonger dans le sommeil, cet homme se met à parler, sans vraiment s'adresser à moi, juste pour évacuer une douleur terrible qui lui broie le coeur." (p79)
"Pendant que je casse une petite croute, les élèves de l'école voisine s'approchent pour caresser Ferdinand, et l'instituteur, qui surveille la récréation, vient échanger quelques mots. Il est amer, car les neuf élèves qui restent sont sa dernière et ultime classe. [...] Bientôt, il n'y aura peut être plus de cris d'enfants dans le bourg de Saint Antoine". (p 141)
Mais aussi, comme sur un blog de boyage bien pensé pour informer, il y a les préparatifs, l'épilogue et la FAQ.
Les prépartifs pour l'homme qui va partir plus de deux mois à pied et seul, les préparatifs pour l'âne qui devra s'apprivoiser au voyage qu'on lui impose.
L'épilogue pour résumer les émotions, les sensations, rationnaliser ce qui demeure plus qu'une aventure, mais un exploit à visage humain, expliquer le pourquoi et le comment des choix pensés et vécus d'un voyageur particulier : l'âne, la tente, la période, la solitude, le voyage.
La documentation offerte au lecteur est peut être ce qui fait que cet album est plus qu'un blog, car le voyageur se replace dans un cadre historique qu'il explore.
Les deux points remarquables et qui provoquent chez moi une véritable émotion de plaisir, d'envie et de tendresse est la présence de l'âne embarqué dans cette aventure et l'impression étrange en lisant toutes ces pages que le récit se passe à 10000 kilomètres, en tout cas dans une France et une Espagne qu'il me titille de découvrir.
L'âne ! J'ai toujours eu un amour inconditionnel envers cet animal, très proche du chat, comme le cheval l'est du chien. Un animal intelligent, moqueur, peureux, fier de ses besoins et de ses valeurs.
L'âne fait le même chemin que l'homme et sa présence est toujours là, au fil des jours, en épines et en étoiles.
" [...] je pousse la porte du vétérinaire. Ferdinand, qui a fréquenté longtemps les écoles d'ânes, a lu sur la pancarte la profession de l'homme de l'art et flairé immédiatement que le sbire qui sortait, armé d'un stéthoscope était un de ces assassins porteurs d'aiguilles voulant le piquer méchamment. (p 168)
" À la sortie de Monistrol, le tracé emprunte un chemin très raide [...] C'est la première côte vraiment abrupte que nous rencontrons. Après quelques pas sur le chemin, Ferdinand, qui est un âne de plaine, jette un coup d'oeil vers le haut, constate avec horreur l'importance du dénivelé, et fait immédiatement demi-tour..." (p 72)
Et, dernière chose, moi qui envisage mon TDM, comme un voyage seul, il y a cet aspect valorisé de l'homme et de sa solitude, toujours au contact du social qui l'entoure.
" Je me suis vite rendu compte qu'on n'est jamais seul. On jouit des avantages de la solitude. " (p346)
La seule critique que je ferai est le mot de l'âne qui jalonne le mot de l'homme. Ces pensées sont, à mon avis, inutiles, donnant au récit une note d'irréalité (c'est évidemment l'homme qui pense à la place de l'animal) à ce récit particulièrement humain.
Petite remarque sans conséquence sur le plaisir très fort et très vivant que j'ai vécu à parcourir ces 3 kilos de mots pour un récit qui dépasse très largement le côté "chemin de Compostelle".
Jacques Clouteau a une page sur un site généraliste sur l'âne.
Mai 2012
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